Le train entra en gare de Sirkeci à 7h02.
Pas 7h00. Pas 7h05. 7h02 — deux minutes de retard sur un trajet de quarante-deux heures depuis Bucarest, ce que JB, dans le couloir du wagon, considéra comme une performance remarquable. Ce que Fogg, debout depuis 6h45, le sac déjà bouclé et posé à ses pieds, considéra différemment.
— Deux minutes, dit JB.
— Je sais.
— C'est rien, deux minutes.
— C'est deux minutes.
Ce n'était pas une réplique. C'était une observation. JB avait appris, en trois jours, que Fogg ne se plaignait pas. Il enregistrait.
La gare s'imposa par la vitre avant même l'arrêt complet — un bâtiment de 1890 qui avait vu passer cent trente ans de l'histoire du monde sans sourciller. Arcades orientalisantes, façade ocre dorée dans la lumière du petit matin, minarets du vieux Istanbul qui se découpaient au-delà des toits dans un ciel de cobalt pâle. Le terminus de l'Orient Express original. Là où Agatha Christie avait planté son décor. Là où les ambassadeurs, les espions et les amants clandestins du siècle passé descendaient leurs bagages sur ce quai exact.
JB sortit son iPhone sans réfléchir. Puis le rangea. Sortit la Sony FX3. Faire ça bien.
Le train s'immobilisa avec un soupir de pneumatiques. L'air qui entra par les portes ouvertes était chaud — une chaleur sèche, lourde de sel et d'épices, traversée d'effluves de gasoil et de café turc. Quelque chose d'ancien et de vivant en même temps. JB inspira profondément.
— On est à Istanbul, dit-il tout bas.
Fogg ramassa son sac.
— On a six heures et onze minutes.
La gare de Sirkeci en 2026 était deux choses en même temps : un monument et un carrefour.
Monument : les voûtes du XIXe siècle avaient été préservées, les mosaïques au sol restaurées, les buffets en bois sombre conservés comme des reliques. Touristes et photographes arrivaient de partout pour poser devant les mêmes arches qu'avait immortalisées chaque voyageur célèbre depuis Mata Hari.
Carrefour : sous les voûtes, les écrans de surveillance quadrillaient chaque centimètre carré. Dômes de caméras à reconnaissance faciale en temps réel, reliés au système Istanbul Güvenlik 4.0 — déployé en 2024 après les attentats de mars, non démantelé depuis. Les portiques biométriques à l'entrée des quais lisaient les passeports et les visages simultanément.
JB le sut parce qu'un homme en uniforme beige s'était approché de lui à la sortie du wagon pour lui demander d'abaisser son objectif. Pas interdiction — demande. Avec le sourire poli de quelqu'un qui n'attend pas qu'on refuse.
JB abaissa la caméra.
Fogg, qui avait observé la scène depuis trois mètres, attendit que l'homme s'éloigne.
— Filme depuis les angles morts, dit-il simplement. Les colonnes. Le haut des arches. Rien qui pointe vers les dômes.
— Tu connais les angles morts ?
— Je connais le plan architectural de toutes les gares de cet itinéraire.
JB allait demander depuis quand, comment, pourquoi — et puis il ne demanda pas. Il ouvrit son appli de cartographie, vérifia les dimensions, chercha les colonnes.
C'est à ce moment qu'il perdit Fogg de vue.
Pas longtemps. Trente secondes, peut-être. Fogg était allé vers le guichet de vérification des billets, côté hall principal. JB tourna la tête dans cette direction pour le retrouver et se heurta à quelqu'un.
Non — quelqu'un s'était placé devant lui.
La femme était petite, cheveux tirés, veste légère couleur ardoise. Sac à dos discret. Elle tenait son téléphone de la main gauche et ne l'avait pas levé. Elle le regarda avec une expression qui n'était ni hostile ni amicale — l'expression de quelqu'un qui a très précisément décidé de ce qu'il allait faire et comment.
— Jean-Baptiste Passepartout.
Ce n'était pas une question.
JB regarda autour de lui par réflexe.
— Vous êtes dans le mauvais train, dit-il. Vous avez voyagé avec nous depuis... depuis Bucarest au moins, non ?
— Depuis Budapest.
Elle tendit la main.
— Iris Fix. Je suis journaliste.
JB prit la main. Il la reconnut une demi-seconde plus tard — le nom d'abord, puis le visage. La table ronde d'Explore. Celle qui avait lancé le défi. Celle dont Fogg avait dit, dans le train, avec cette précision particulière qu'il mettait à nommer les choses : je sais qui vous êtes, Iris. Et je n'ai rien à cacher.
— Il sait que vous êtes là, dit JB.
— Je sais qu'il sait. Ce n'est pas pour lui que je vous parle.
Ils se déplacèrent de trois mètres, dans l'ombre d'une colonne ottomane. Fogg était toujours au guichet, de dos, carnet ouvert dans la main gauche. JB gardait un œil sur lui.
Iris Fix parla vite. Pas par nervosité — par économie.
— Je ne suis pas là pour écrire un article à charge. Je cherche à comprendre. Et pour l'instant, je ne comprends pas.
— Comprendre quoi ?
— Lui.
Elle laissa le mot poser son poids une seconde.
— Je l'ai suivi depuis Paris. J'ai lu tout ce qui existe sur lui. J'ai des sources dans son entourage financier, dans les milieux où il opérait avant de devenir ce qu'il est. Et je tombe sur des contradictions. Des trous. Des choses qui ne devraient pas exister ou qui devraient exister et n'existent pas.
JB surveillait Fogg par-dessus l'épaule de Fix. Le billet était tamponné. Fogg consultait maintenant quelque chose dans son carnet, le stylo entre les doigts, debout au milieu du flux humain de la gare comme un rocher dans un courant.
— Vous travaillez pour lui depuis trois jours, dit Fix.
— Je ne travaille pas pour lui. Je filme le voyage.
— Vous le connaissez mieux que quiconque en ce moment.
Elle le regarda avec cette précision qui était son mode de fonctionnement.
— Alors ma question est simple.
Une pause.
— Vous savez vraiment qui est Fogg ?
Le silence dura quatre secondes.
JB ne répondit pas.
Il regarda Fix — ses yeux qui n'attendaient pas une confirmation, mais quelque chose de plus difficile à formuler. Une hésitation. Un signe que lui-même se posait la question.
— Je vais le rejoindre, dit JB.
Fix hocha la tête. Comme si elle avait attendu exactement cette réponse.
— Je sais, dit-elle. C'est pour ça que je vous ai posé la question à vous, pas à lui.
Elle s'écarta. Elle disparut dans la foule de la gare sans se retourner — absorbée par le flux des voyageurs, des porteurs, des familles avec des chariots surchargés. En dix secondes, il n'y avait plus aucune trace d'elle.
JB resta immobile encore trois secondes.
Puis il se dirigea vers Fogg.
— Tu as trouvé un café ?
Fogg leva les yeux de son carnet.
— Oui. Là où je prévoyais.
JB hocha la tête. Il ne dit rien d'autre.
Il regarda JB.
Deux secondes. Pas plus.
— Tu vas bien ?
— Oui.
Ce n'était pas tout à fait exact. JB le savait. Et à la façon dont Fogg l'avait regardé — ce calcul silencieux qu'il appliquait à tout, cette façon de peser les mots des autres comme des données — JB se demanda si Fogg le savait aussi.
Mais Fogg ne posa pas de deuxième question.
Il consulta sa montre.
— Six heures et deux minutes. J'ai trois points de passage. Tu viens ou tu filmes en solo ?
— Je viens, dit JB.
Et ce fut tout. Ils sortirent dans Istanbul.
Istanbul en avril. La ville était en ébullition.
Pas la chaleur de l'été — pas encore — mais quelque chose de plus implacable : la chaleur du vivant, de l'humain, de dix-neuf millions de personnes entassées sur deux continents séparés par un détroit que les navires traversaient en moins de vingt minutes mais qui avait structuré toute l'histoire du monde depuis trois mille ans. Le Bosphore, là, à deux kilomètres, invisible mais présent dans chaque courant d'air qui remontait des rues en pente.
La vieille ville était un chaos ordonné par l'habitude. Les vendeurs de simit sortaient leurs chariots à roues sur les trottoirs défoncés — bracelets de pain doré couverts de sésame, empilés à hauteur d'homme. Un chat tigré dormait sur un présentoir de cartes postales touristiques sans que personne le dérange. Les appels à la prière du Sultanahmet résonnaient encore dans les ruelles, leurs ondulations superposées créant une polyphonie qui venait de partout et de nulle part. Une femme vendait du thé dans des verres à épaule fine, disposés sur un plateau comme une constellation de rubis. Les scooters fendaient les flux piétons avec l'assurance de ceux qui ont toujours eu le droit de passage.
JB filmait tout ça. Il filmait les odeurs, s'il avait pu — les épices du bazar qui débordaient jusque dans la rue, l'huile chaude des börek qui frémissaient derrière un rideau de perles, la mer qui se rappelait par bouffées entre les façades.
Fogg marchait à son rythme propre. Pas vite — précis. Jamais perdu, jamais hésitant, jamais arrêté pour regarder ce que les touristes regardent.
— Premier point, dit-il.
Ils étaient devant un bureau de change dans une ruelle latérale, enseigne jaune délavée, deux hommes âgés assis sur des tabourets à l'intérieur.
— T'as besoin de lires turques ? dit JB.
— Non. Je vérifie les taux de change réels versus les taux officiels. Ça me donne une lecture de la tension économique locale. Pour anticiper les frictions de frontière.
JB le regarda.
— T'es sérieux.
— Le taux ici est à 8,4% au-dessus de l'officiel. C'est élevé. Ça veut dire pression sur les devises, contrôles de capitaux renforcés, possiblement des délais aux douanes géorgiennes.
Il nota quelque chose. Referma. Repartit.
il est en train de regarder un bureau de change pour anticiper les douanes géorgiennes je suis un homme de 34 ans et je prends des notes
le taux à 8.4% d'écart quelqu'un peut me confirmer que c'est vrai ? je viens de vérifier et... c'est vrai
#80JoursSansAiles trending mondial numéro 1. Devant le GP de Monaco. Devant l'inauguration présidentielle aux Philippines. NUMÉRO UN.
Le hashtag #80JoursSansAiles passa numéro un mondial à 9h43 heure d'Istanbul.
JB le vit sur son téléphone alors qu'ils traversaient le pont de Galata. Les notifications avaient commencé à déborder depuis une heure, mais c'était la notification X elle-même — Trending mondial #1— qui arrêta quelque chose dans sa poitrine.
Il s'arrêta au milieu du pont. Les badauds passaient de chaque côté, les pêcheurs à la ligne alignés sur le garde-corps, les mouettes qui plongeaient sur les déchets dans la Corne d'Or, et devant eux la silhouette de Fogg qui continuait à marcher sans avoir vérifié son téléphone.
— Fogg.
Il se retourna. JB lui montra l'écran.
Fogg regarda le chiffre. Une seconde. Deux.
— Bien, dit-il.
Il se remit à marcher.
JB resta encore deux secondes sur le pont, téléphone en main, à regarder les chiffres défiler dans le chat du live. Deux millions trois cent mille spectateurs. Les commentaires arrivaient si vite que l'écran ne pouvait plus les tracer individuellement — ils formaient un flux, une vague, quelque chose de vivant qui n'avait plus de corps distinct.
Des gens en Corée. Des gens au Brésil. Des gens à Lagos et à Vancouver et à Séoul qui regardaient un homme marcher sur le pont de Galata à 9h43 un mardi matin.
Il filmait ça, pensa JB. Il filmait exactement ça — pas le pont, pas Istanbul, pas Fogg. L'attention du monde posée sur un homme qui n'en avait rien à faire.
Il rattrapa Fogg.
Le deuxième point du carnet était un kiosque de journaux dans le passage Çiçek, arcades couvertes de la fin de l'empire ottoman, le genre d'endroit qui sentait le papier vieilli et le tabac blond. Fogg acheta le Cumhuriyet, le Hürriyet, et une revue économique spécialisée en format tabloïd dont JB ne connaissait pas le titre.
Le troisième point était plus difficile à comprendre.
Une petite agence de voyage au fond d'une impasse, enseigne en turc et en russe, deux chaises en plastique vert devant. Fogg entra. JB attendit sur le trottoir.
Il ressortit huit minutes plus tard.
— C'était quoi ?
— Information sur les horaires de ferry entre Poti et Batoumi pour la semaine prochaine. Si le train Tbilissi-Batoumi a un retard, j'ai besoin d'une option parallèle sur la côte géorgienne.
— Y'a pas internet pour ça ?
— Les horaires affichés en ligne ont trois semaines de retard. L'agent local a les vraies données en temps réel.
Il marchait. JB marchait.
— Et il t'a donné les infos.
— Oui.
— En échange de quoi ?
Une légère pause.
— Il voulait une photo pour son compte Instagram.
JB s'arrêta net.
— Sérieusement ?
Fogg se retourna à peine.
— Il a 340 abonnés. Je lui ai accordé trois minutes.
JB imaginait la scène — Fogg debout à côté d'un agent de voyage turc dans une impasse du Quartier Beyoğlu, posant pour une photo avec cette précision implacable qu'il mettait à tout, y compris à sourire dans l'objectif de quelqu'un d'autre.
Il éclata de rire.
C'était la première fois depuis Paris qu'il riait vraiment — pas le rire de façade pour le live, mais le rire qui arrive quand quelque chose est authentiquement absurde et beau en même temps.
Fogg l'attendit. Il n'avait pas l'air irrité. Juste patient.
C'est Kadir Yılmaz qui trouva Fogg à 14h17, devant le palais de Topkapi.
JB avait reconnu le pseudonyme avant même de reconnaître le visage — @KadirExplores, huit millions d'abonnés sur TikTok, contenu de voyage turc ultra-produit. Il était arrivé avec une équipe de quatre personnes — cadreur, ingénieur son, assistante de production, et un photographe de presse accrédité.
Il était grand, chaleureux, avec un sourire de quelqu'un habitué à prendre de la place dans les pièces et à ce que ça se passe bien.
— Phileas ! dit-il. Comme si ils se connaissaient depuis dix ans.
Fogg s'arrêta. Il regarda l'homme, l'équipe, les caméras. Il ne dit rien pendant deux secondes.
— Kadir Yılmaz, dit-il. Huit millions d'abonnés. Vous faites un bon travail.
Kadir sourit encore plus fort.
— Merci ! Écoute, j'ai une proposition. On est à Istanbul, le voyage de ta vie — enfin, denotrevie si tu veux bien — et je pense qu'on pourrait faire quelque chose d'incroyable ensemble. Juste Istanbul, juste aujourd'hui. Je connais chaque recoin de cette ville. Je peux t'amener des endroits que tu ne trouveras pas dans ton carnet. Et pour ton live, mon audience... on multiplie tout par quatre, facile.
Fogg l'écouta jusqu'au bout.
— Non, dit Fogg.
Kadir attendit la suite.
Il n'y en avait pas.
— C'est... c'est le seul argument ? dit Kadir avec un rire légèrement désarçonné.
— C'est la réponse. Si vous voulez un argument : je ne voyage pas en groupe. Ce n'est pas un choix de circonstance. C'est une contrainte du voyage.
— Mais pour la visibilité —
— Ma visibilité n'est pas une priorité que je gère avec des partenaires non planifiés.
Kadir le regarda avec l'expression de quelqu'un qui rencontre pour la première fois quelque chose qu'il ne sait pas comment recalibrer.
— T'es vraiment comme ça, dit-il. Pas une performance.
Fogg inclina légèrement la tête — pas un salut, juste une reconnaissance que la conversation était close.
— Bonne continuation, dit-il.
Il repartit.
La nuit tomba sur Istanbul comme une main douce posée sur quelque chose de brûlant.
Les minarets s'illuminèrent — Sultanahmet en bleu, les mosquées périphériques en blanc froid. La Corne d'Or devint un miroir d'or et de violet. Les restaurants du bord de mer allumaient leurs guirlandes et leurs terrasses se remplissaient de familles qui dînaient tard, comme toujours, comme si la ville n'avait jamais appris à se coucher tôt.
JB filmait depuis le bord du pont. Il avait soixante-quatorze minutes de rush.
Il repensa à Fix.
Vous savez vraiment qui est Fogg ?
Il regarda Fogg, assis à trois mètres de lui sur un banc du bord de l'eau, carnet ouvert sur les genoux. Il ne filmait pas. Il recalculait quelque chose — JB le voyait aux petits mouvements du stylo, les chiffres qui s'ajoutaient dans la marge, les colonnes de temps qu'il réécrivait.
Ce que JB savait de Fogg, après trois jours : qu'il lisait Augustin dans un train. Qu'il achetait des journaux papier aux escales. Qu'il avait pris un vol seul à dix-neuf ans pour Londres-Singapour et qu'il s'en souvenait encore comme d'une révélation à l'envers. Qu'il regardait les taux de change comme d'autres lisent la météo. Qu'il avait posé pour une photo avec un agent de voyage de 340 abonnés sans sourciller.
Ce qu'il ne savait pas — il n'y avait pas réfléchi dans ces termes avant que Fix lui pose la question — c'était pourquoi.
Pourquoi tout ça. Pourquoi maintenant. Pourquoi ce voyage-là, ce pari-là, cette façon de vivre qui ne ressemblait à rien de ce que JB avait vu chez un être humain.
— Tu penses à quelque chose, dit Fogg.
Il n'avait pas levé les yeux.
— Je réfléchis, dit JB.
— C'est différent.
— Oui.
Un silence. Le saz quelque part au loin. La Corne d'Or qui miroitait.
— Istanbul, dit JB. Ça te fait quelque chose ?
— Oui.
JB attendit.
— Quoi ?
Fogg referma son carnet. Il regarda l'eau.
— La conscience que j'ai quitté un système pour entrer dans un autre. Paris est un système que je connais. Londres aussi. L'Europe du rail — je connais. Ici, quelque chose change. La langue change. L'alphabet change. La façon dont les gens tiennent leur corps dans l'espace change. Ce n'est pas de l'exotisme. C'est une frontière réelle.
— Et ça te fait peur ?
Une pause.
— Ça me rend plus attentif.
JB ne répondit pas. Il regardait Fogg de côté — ce profil qui ne trahissait rien, cette façon d'être dans un endroit en prenant toute la place sans en réclamer aucune — et il se demanda si Fix avait raison. Pas raison sur ce qu'elle cherchait. Raison sur le fait que quelque chose existait là, sous la surface, qui n'était pas encore apparu.
Quelque chose que Fogg lui-même ne savait peut-être pas nommer.
Le quai 4 de la gare de Sirkeci à 23h05.
Fogg était arrivé à 23h05. Neuf minutes avant le départ. Il avait posé son sac au sol, vérifié le numéro de voiture sur son billet — 7A, comme toujours — et sorti son carnet pour une dernière vérification.
JB filma le quai. La lumière jaune des néons, les quelques voyageurs qui embarquaient avec des bagages lourds, un couple qui s'embrassait à l'extrémité du quai avec ce sérieux particulier des gens qui se séparent pour longtemps. Un chien errant qui longeait les wagons avec une détermination abstraite.
— T'as dormi aujourd'hui ? dit JB.
— Non.
— Tu vas dormir dans le train ?
— Quatre heures trente. Je me lève à 5h47 pour la frontière géorgienne.
JB hocha la tête.
Fogg mit son sac sur l'épaule.
— Wagon 7A.
Il monta.
JB s'attarda encore une minute sur le quai. Il regardait le train — les fenêtres allumées, les silhouettes derrière le verre dépoli. Quelque part, dans l'un de ces rectangles de lumière orangée, Fogg était déjà en train de s'installer, de ranger ses affaires avec précision, de placer son carnet à portée de main.
Vous savez vraiment qui est Fogg ?
JB ne savait pas. Il ne savait pas encore.
Ce qui était différent de ne pas se poser la question.
Il monta à son tour dans le wagon.
Il ne vit pas ce qui se passa à l'autre bout du quai, côté wagon 11.
Une femme. Veste ardoise. Sac à dos. Elle monta sans se retourner — sans vérifier si quelqu'un la regardait, sans hésiter sur la marche. Elle avait fait ça des dizaines de fois.
La porte du wagon 11 se referma derrière elle.
23h14.
Le train de nuit pour Tbilissi quitta Istanbul Sirkeci avec douze secondes d'avance sur l'horaire prévu.
Le compteur tourne.