Extrait gratuit — Chapitre 6
Le Tour du Monde en 80 Jours — Novelia 2026

Tbilissi, la Frontière du Monde

Jour J+5 → J+6 — Tbilissi, Géorgie

~4 200 mots~16 min de lecture
Chapitre 5 — Istanbul la FrontièreChapitre 7 — Bakou
Jour J+5 → J+6 — Tbilissi, Géorgie
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I.

Le train entra en gare de Tbilissi à 4h17 du matin.

Pas 4h00. Pas 4h30. 4h17 — ce qui correspondait exactement à l'horaire officiel de la Georgian Railway, défense faite à quiconque de s'en étonner. JB, qui s'était réveillé à 3h52 par habitude de surveillance depuis Istanbul, avait regardé le réveil et pensé : on est en Géorgie.

Puis il avait regardé par la fenêtre.

La ville arrivait par fragments. D'abord le noir absolu des faubourgs — entrepôts, hangars, zones industrielles que la nuit rendait interchangeables avec n'importe quel bout du monde. Puis les premières lumières, orangées et éparpillées, qui montaient sur les flancs d'une colline comme les braises d'un feu qui se meurt. Puis, d'un coup, sans prévenir : les toits. Les maisons en surplomb de la vieille ville, leurs façades boisées et leurs balcons ajourés accrochés aux falaises comme s'ils avaient été posés là par distraction et n'avaient jamais trouvé le courage de tomber. Des minarets et des clochers d'église côte à côte dans la même obscurité. Et sur tout ça, un ciel bas d'avant-aube, lourd et violet foncé, qui pressait la ville comme un couvercle.

L'air qui entra par la porte du couloir — quelqu'un était passé — était différent.

Plus froid. Plus sec. Avec quelque chose de minéral, de montagneux, que JB n'avait jamais senti avant. L'air du Caucase, peut-être. Le continent qui change de nom.

Il sortit son iPhone. 4h17.

Fogg était déjà debout dans le couloir, sac posé à ses pieds, carnet ouvert dans la main gauche.

📲 @PhileasFogg_Official
[Proof of Position — J+5]
Tbilissi, Géorgie. Gare centrale. 04:17 heure locale.
Nuit du Caucase. 8 heures avant le train pour Bakou.
📍 GeoProof ✅ | 41°41'38"N 44°50'07"E | 04:17:22 GET
#80JoursSansAiles
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II.

La gare de Tbilissi la nuit était un bâtiment qui hésitait entre deux siècles.

Côté façade : du Soviet tardif rénové, imposant et fonctionnel, avec ces proportions qui ignorent délibérément l'être humain. Côté hall d'arrivée : les colonnes avaient été retapissées de marbre clair, des panneaux numériques à défilement rapide clignotaient en géorgien, en russe, en anglais, et un tapis rouge usé courait depuis les quais jusqu'aux portes principales avec la dignité fatiguée d'un palace qui n'oublie pas ce qu'il fut.

À cette heure, le hall était presque vide.

Quelques porteurs dans des vestes orange fluorescentes poussaient leurs chariots avec l'efficacité silencieuse des gens habitués au travail de nuit. Une famille géorgienne avec beaucoup de bagages et un enfant endormi sur l'épaule de son père — l'enfant serrait dans son poing un sachet de bonbons. Deux hommes en costume sombre près de la sortie qui attendaient quelqu'un et ne se parlaient pas. Et un douanier en bout de quai qui regardait son téléphone et qui, levant les yeux par hasard vers Fogg, eut une expression que JB avait désormais appris à reconnaître : la fraction de seconde pendant laquelle un visage ordinaire devient le visage de quelqu'un qui comprend.

— C'est vous, non ? dit l'homme.

En russe. JB ne comprit pas.

Fogg répondit — en russe aussi, deux phrases courtes — et l'homme sourit, fouilla dans sa poche de manteau, en sortit son téléphone, et demanda quelque chose.

Fogg hocha la tête. Ils se mirent côte à côte. JB filma la scène depuis sa caméra Sony, à cinq mètres, sans se faire remarquer : un douanier géorgien en uniforme bleu marine prenant un selfie avec Phileas Fogg à 4h22 du matin dans une gare vide du Caucase.

Trending mondial numéro un, pensa JB. Et lui, il prend des selfies pour les douaniers de nuit.

Quand l'homme fut reparti, JB s'approcha.

— T'as dit quoi ?

— Il voulait savoir si j'avais un problème avec la paperasse de transit. Je lui ai dit non. Il a dit qu'il regardait le live depuis Istanbul. Il m'a demandé un selfie. J'ai dit oui.

— C'est tout ?

— C'est efficace. Si un contrôleur vous reconnaît et que vous lui avez été aimable une fois, les contrôles de sa brigade sont plus fluides à l'avenir.

JB le regarda.

— T'es humain ou t'es une IA d'optimisation ?

— Ça dépend des heures.

Il ajusta la bandoulière de son sac et se dirigea vers la sortie.

III.

Tbilissi à 5 heures du matin était une promesse faite à voix basse.

La vieille ville était un labyrinthe de ruelles pavées qui descendaient vers la Mtkvari — la rivière Koura — avec la logique douce des endroits qui ont été habités avant d'être planifiés. Les maisons en brique et en bois construites en encorbellement au-dessus des ruelles projetaient des ombres dentelées dans la lumière des lampadaires à vapeur de sodium. Les vignes grimpaient sur les façades jusqu'aux toits. Les balcons en bois sculpté, certains restaurés, d'autres en train de rendre leurs derniers services, s'avançaient au-dessus de la rue à intervalles irréguliers. Ça et là, dans des boutiques fermées, des bouteilles de vin géorgien alignées derrière des vitres — des amber wines aux teintes d'or sombre, des Saperavi rouge nuit — comme des objets d'église exposés pour leur seule beauté.

Et derrière tout ça — JB n'en revenait pas — les tours de verre.

Elles étaient là, à cent mètres, deux cents mètres, visibles dès qu'une ruelle donnait sur une perspective ouverte : les nouvelles constructions de Tbilissi poussaient en hauteur sans se soucier de leurs voisines. Des immeubles de technologie et de finance avec leurs façades vitrées qui réfléchissaient l'aube naissante comme des miroirs cassés. Il y avait même, sur la rive opposée de la rivière, un pont de la Paix en acier et verre — quelque chose d'improbable dans ce paysage de pierres ancestrales, une créature du futur posée là par erreur ou par défi.

— C'est quoi, ça ? dit JB en pointant le pont.

— Bridge of Peace. Construit en 2010. Conçu par un architecte italien. Ça a fait polémique dix ans. Maintenant tout le monde s'en fout et les touristes le photographient.

— Et toi ?

Fogg regarda le pont.

— Je le trouve utile. Il a trois cent quatorze mètres de long et il permet de traverser en six minutes au lieu de vingt-deux. C'est un pont efficace.

Fogg avait huit heures.

JB le savait parce que Fogg le lui avait dit en quittant la gare, avec cette façon qu'il avait de donner l'information complète dès le début pour ne pas avoir à la répéter. Huit heures. Train pour Bakou à 12h40. Premier arrêt : un bureau de poste ouvert à 6h00, envoi recommandé, contenu non précisé. Deuxième arrêt : à définir selon les horaires disponibles. Troisième : retour gare une heure avant le départ.

Ce qui laissait du temps. Ce qui laissait du vide.

JB attendit que Fogg se soit éloigné vers son premier point et s'installa à la terrasse d'un café de la vieille ville qui venait d'ouvrir ses volets — une maison du XIXe avec des pierres de taille irrégulières et un chat tigré couché sur le seuil, imperturbable. Il commanda un café géorgien et un verre d'eau.

Il sortit son iPhone.

Il avait fait ça dans sa tête depuis Istanbul. Se l'était promis puis refusé à lui-même, plusieurs fois. Mais la question posée dans cette gare à 7h02 du matin — vous savez vraiment qui est Fogg ?— avait continué de tourner pendant une nuit entière dans un wagon de train. Maintenant il était assis dans une ville qu'il ne connaissait pas, face à un café fumant, et il avait son téléphone dans la main.

Il ouvrit Google.

Il tapa : Phileas Fogg.

Ce qu'il trouva en dix minutes : exactement ce qu'il savait déjà.

Le contenu officiel — ses chaînes, ses posts, les articles sur le pari, les millions d'abonnés. Une interview dans Wired Europe de 2024, sobre et précise, où Fogg parlait de « rigueur cognitive » sans jamais mentionner sa famille ou son passé. Un profil LinkedIn qui ne contenait que deux postes : PrecisionFlow — Founder/CEO (2018–2022) et @PhileasFogg_Official — Independent Creator (2022 — présent). Pas de photo d'avant 2022. Pas de formation universitaire listée. Pas de localisation personnelle.

JB chercha PrecisionFlow. Il trouva l'article TechCrunch sur le rachat — 340 millions de livres sterling, Amazon Europe, confirmation anonyme. Fogg n'y était pas cité directement. Une source « proche du dossier ». Comme si l'homme derrière la vente n'avait pas existé assez publiquement pour mériter un paragraphe.

Il chercha Fogg sur X avant le lancement du pari. Quelques mentions dans des forums financiers — pseudos, rien de vérifiable. Un commentaire dans un thread de 2023 : PrecisionFlow's exit was clean but the guy who sold it basically vanished. Aucune suite.

JB posa le téléphone sur la table.

Le café était chaud. Le chat dormait toujours.

Le problème n'était pas ce qu'il avait trouvé. Le problème était ce qui manquait. Fogg avait 34 ans. Un humain de 34 ans, en 2026, laissait des traces sur internet depuis l'adolescence — photos de lycée, profils supprimés mais archivés, mentions dans des groupes, des articles d'anciens élèves. Sauf si quelqu'un avait très soigneusement effacé tout ça. Ou si Fogg avait passé ses vingt premières années dans l'invisible — ce qui était, en 2026, à peu près impossible.

Il rechercha une dernière fois, plus soigneusement : Phileas Elias Fogg. Le prénom complet, mentionné une seule fois dans un document légal en annexe d'un article économique.

Un seul résultat inattendu : une nécrologie dans un journal britannique de 2015. Pas pour Phileas. Pour un Harold Fogg, financier londonien, décédé d'une crise cardiaque à 61 ans. Laissé dans le deuil par « son fils Phileas, 23 ans ».

2015. Fogg avait 23 ans.

JB regarda la date. Puis regarda la rue — les pavés mouillés de rosée matinale, la lumière qui commençait à virer à l'ocre sur les toits en encorbellement. Un homme passait avec une cagette de légumes sur l'épaule, sa vapeur de souffle visible dans l'air froid. Quelque part dans une ruelle parallèle, une radio diffusait quelque chose en géorgien — une voix de femme, grave, régulière.

Juste un père mort onze ans auparavant, une fortune effacée, et un fils qui avait reconstruit quelque chose en silence et l'avait ensuite transformé en contenu.

JB ne savait pas pourquoi ça lui faisait quelque chose.

Mais ça lui faisait quelque chose.

📲 @JBFilms
[Story]
Tbilissi à l'aube.
Les maisons tiennent à la falaise par habitude.
[photo : ruelle en encorbellement, bois sculpté, vigne grimpante, une seule lumière allumée à l'étage]
👁 ████████ 5,2 M vues — 28 min
IV.

À 7h41, JB trouva Fogg dans un café de la vieille ville.

Pas en le cherchant — en déambulant dans les ruelles après avoir quitté sa terrasse, l'iPhone rangé dans la poche, la Sony à l'épaule sans être levée. Il avait filmé deux ou trois choses au passage : une porte peinte en bleu qui s'écaillait sur de l'ocre ancien, une vieille femme en tablier noir qui battait un tapis depuis son balcon avec le sérieux de quelqu'un qui règle un compte, un homme attablé devant un verre de vin rouge à sept heures du matin avec l'air de quelqu'un pour qui c'était tout à fait raisonnable.

Le café s'appelait simplement Khinkali House — une salle basse au plafond de briques voûtées, six tables en bois, aucun écran, une carte écrite à la craie sur une ardoise. Ça sentait le beurre fondu et le pain chaud et quelque chose de légèrement fumé qui venait de la cuisine fermée au fond.

Fogg était à la table du fond, seul, dos au mur. Devant lui : une assiette de khachapuri — ce pain-bateau empli d'un œuf et d'un beurre fondu dans lequel nageait le fromage suluguni — et un verre d'eau. Il mangeait lentement. Pas de carnet sur la table. Pas de téléphone. Pas de livre. Juste lui, l'assiette, et quelque chose d'imperceptiblement différent dans sa façon d'occuper l'espace.

JB s'immobilisa dans l'encadrement de la porte.

Fogg n'avait pas levé les yeux.

JB n'entra pas. Il resta à trois mètres du seuil, dans la ruelle, et regarda.

Ce n'était pas de la surveillance. C'était autre chose — la même chose que quand il avait filmé Fogg devant le kiosque à journaux de Vienne, depuis le quai, à distance. La conscience que certains moments ne supportaient pas d'être approchés.

Fogg mangeait son khachapuri dans ce café de Tbilissi à sept heures quarante et une minute du matin, seul dans une salle voûtée, et il n'y avait rien d'extraordinaire à ça — sauf que JB, pour la première fois depuis Paris, regarda Fogg et ne vit pas l'influenceur, le parieur, le personnage public.

Il vit un homme.

Un homme qui mangeait son petit-déjeuner seul dans une ville qu'il ne connaissait pas, dans un pays dont il ne parlait pas la langue, et qui avait l'air — pour la seule fois que JB en fut conscient — d'être exactement à sa place.

Il ne filma pas.

Il repartit dans la ruelle.

🔴 @PhileasFogg_Official — EN DIRECT
[Live continu — vieille ville de Tbilissi, aube]
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on est 1,8M à regarder des ruelles vides de Tbilissi à 8h du mat

JB est quelque part dans la ville et il ne nous dit pas où. C'est la première fois

le nombre d'abonnés a explosé cette nuit pendant qu'ils étaient dans le train. 12 à 14M EN UNE NUIT

quelqu'un a vu Fix descendre du train ? Wagon 11 ?

est-ce que Fogg a mangé quelque chose en dehors des trains depuis Paris

V.

À 9h02, le téléphone de Fogg vibra.

JB l'avait rejoint devant l'église Metekhi — une forteresse-église sur son éperon de basalte au-dessus de la Mtkvari, XIIIe siècle, brique rouge sombre dans la lumière du matin, impassible depuis sept cents ans. Fogg regardait le bâtiment avec cette précision qu'il appliquait à tout : pas l'émerveillement d'un touriste, mais l'évaluation de quelqu'un qui prend la mesure exacte de ce qu'il voit.

Fogg sortit son téléphone. Lut le message.

Georgian Public Broadcasting, dit-il. Ils veulent une interview.

— Maintenant ?

— Dans vingt minutes. Ici. Neuf heures vingt-deux.

JB baissa sa caméra.

— T'as dit oui ?

— J'ai répondu : douze minutes. Ils ont accepté.

C'était ça qui était imprévisible avec Fogg — pas ce qu'il refusait, mais ce qu'il acceptait. Il avait dit non à Kadir Yılmaz et ses huit millions d'abonnés. Il disait oui à une journaliste géorgienne d'une chaîne de service public qu'il ne connaissait pas, à 9h02 du matin, sur un pont au-dessus de la Mtkvari.

— Pourquoi elle précisément ?

Fogg regarda l'église une dernière fois.

— Parce qu'une journaliste de service public géorgien qui contacte Fogg à Tbilissi en 2026, c'est une information d'une valeur documentaire que je n'aurais pas si je refusais.

La journaliste s'appelait Nino Beridze. Elle avait vingt-huit ans, un enregistreur numérique, et une façon de tenir son micro qui signifiait qu'elle l'avait fait depuis assez longtemps pour ne plus y penser. Elle se présenta en anglais, remercia d'une seule phrase, et posa sa première question directement.

— Vous avez choisi Tbilissi. Ou Tbilissi s'est trouvé sur votre route ?

Fogg l'avait regardée une seconde avant de répondre.

— Les deux sont vrais. Mon itinéraire passait ici. Mais Tbilissi n'est pas une escale qu'on traverse sans la voir. Elle impose sa présence.

— Vous voyez quoi, exactement ?

— Un pays qui a survécu à sa géographie. Russie au nord. Azerbaïdjan à l'est. Arménie au sud. Trois guerres en trente ans. Et la ville continue d'empiler ses maisons en bois sur ses falaises comme si la question de savoir si elle existera encore demain ne se posait pas.

Nino Beridze nota quelque chose. Elle leva les yeux.

— Les Géorgiens disent souvent que leur pays est au bord du monde. Vous en avez l'impression ?

— J'ai l'impression que bord du mondeest une façon de voir qui dépend d'où on se tient. De Paris, Tbilissi est au bord. De Tbilissi, Paris est au bord. Il n'y a pas de centre.

Douze minutes exactement. Fogg regarda sa montre, dit : Voilà pour ma part, et la journaliste éteignit l'enregistreur avec un sourire qui indiquait qu'elle avait obtenu ce qu'elle était venue chercher.

📲 @PhileasFogg_Official
[Thread — 1/2]
Tbilissi n'est pas au bord du monde.
Paris est au bord du monde.
Tout dépend d'où on se tient.
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Dans la ruelle, cent mètres plus loin, JB s'arrêta pour laisser passer un scooter et pensa : Fix est quelque part dans cette ville.

Il l'avait su en quittant le train — il avait regardé par réflexe en direction du wagon 11 et avait vu la porte se refermer sur une veste ardoise. Ça l'avait traversé comme une évidence froide. Elle était toujours là. Elle avait suivi depuis Istanbul, elle suivrait depuis Tbilissi. Et JB avait choisi — comme à Sirkeci — de n'en rien dire à Fogg.

Il n'aimait pas ce choix. Mais il l'avait fait. Et cette fois, il n'avait pas même de bonne raison de formuler pourquoi.

VI.

Ce que JB ne sut que plus tard :

Iris Fix avait passé les deux premières heures de l'escale dans un appartement du quartier Vera.

L'appartement appartenait à un homme qu'elle avait contacté depuis le train — que ses notes auraient décrit comme G.M., ex-troisième secrétaire d'ambassade, réseau Est-Europe, source fiable depuis 2019. Cheveux gris, cinquantaine, le genre d'homme qui porte des pulls fins et répond aux questions sans regarder son téléphone. Il l'avait reçue avec deux verres de vin posés sur la table basse avant même qu'elle s'assoie — un Rkatsiteli de la vallée de l'Alazani, blanc et légèrement oxydé, ambre dans la lumière douce de l'appartement.

— Tes dossiers sur Fogg, dit-il. La piste crypto.

— Elle s'est évaporée à Almaty.

— Parce qu'elle n'existe pas.

Elle n'avait pas répondu. Elle avait bu une gorgée de vin.

— Ce que j'ai, dit G.M., c'est différent. Et c'est plus intéressant. Ou moins, selon ce que tu cherches.

Il avait posé sur la table une tablette avec une capture d'écran — un document financier, une mention dans un rapport d'audit interne de 2023, une note de bas de page qui concernait un fond d'investissement dans une startup de algorithmic accountability. Une entreprise qui cherchait à rendre les décisions automatisées traçables et contestables. Le genre d'outil qui dérangeait les gens dont le modèle économique reposait sur l'opacité des algorithmes.

Fix avait lu. Relu. La lumière de l'appartement était douce, géorgienne.

— Il a investi là-dedans.

— Oui. Et la startup a été démantelée. Par des gens qui avaient intérêt à ce qu'elle disparaisse. Fogg a perdu l'essentiel de ce que PrecisionFlow lui avait rapporté. Proprement. Sans bruit. C'est ce qui se passe quand le camp d'en face a plus de ressources que vous.

— Fogg est une victime.

G.M. haussa légèrement les épaules — pas par indifférence, mais par prudence. La façon d'un homme qui a appris à ne pas sceller les conclusions trop tôt.

— C'est une possibilité.

Fix avait regardé la capture d'écran encore une fois. Puis avait regardé par la fenêtre — les toits de Tbilissi, les balcons en bois, une cigarette quelque part dans le voisinage dont la fumée montait droite dans l'air calme du matin. Elle avait pensé aux journaux achetés en espèces. Aux douze minutes accordées à une journaliste de service public. À cet homme assis dans la gare de Sirkeci, carnet ouvert sur les genoux, qui recalculait ses marges avec le crayon serré.

— Il ne se comporte pas comme un fugitif, dit-elle finalement.

G.M. prit son propre verre.

— Non. Il se comporte comme quelqu'un qui prouve quelque chose. Ce n'est pas la même chose.

Elle n'avait pas répondu. Elle réfléchissait à quelque chose qui commençait à ressembler à une erreur — pas une erreur de données, mais une erreur de cadre. Avoir posé la mauvaise question depuis le début. Qu'est-ce qu'il cache ? au lieu de pourquoi est-il là ?

Elle remit la tablette dans son sac. Elle finit son verre de vin.

Ce n'était pas encore une certitude. Mais c'était le premier vacillement. Et un premier vacillement, dans son métier, était souvent plus important qu'une conviction.

VII.

12h21.

Le quai de la gare de Tbilissi. Le train pour Bakou attendait, gris et long, sous un ciel qui avait tenu sa promesse de gris tout au long de la matinée. L'air sentait le diesel et le métal chaud. Des porteurs chargeaient les derniers bagages dans la soute. Un haut-parleur annonçait les départs en géorgien, en russe, en azerbaïdjanais — trois langues pour la même frontière qui approchait.

JB filmait le quai depuis l'entrée du wagon — les voyageurs, les valises, les visages. Une vieille femme en noir qui s'embrassait avec sa fille avec l'intensité de quelqu'un qui ne sait pas quand elle reviendra. Deux hommes d'affaires en costume qui parlaient dans leurs téléphones respectifs sans se regarder. Un groupe de jeunes Allemands avec des sacs à dos et les visages de ceux qui ont dormi dans un train et s'en réjouissent.

Et, cent mètres plus loin, wagon 11 : une veste ardoise qui montait sans se retourner.

Fogg était déjà assis dans son compartiment, carnet ouvert sur la tablette, stylo en main. JB monta. Il s'installa en face de lui.

Le train s'ébranla à 12h40 précises.

Tbilissi s'éloigna lentement — les immeubles de verre, les toits en bois, la forteresse Narikala sur sa colline, l'église Metekhi sur son basalte. Puis les faubourgs. Puis les vignes — partout, les vignes, accrochées à chaque versant accessible, rouges et dorées dans la lumière d'après-midi. Et derrière : les contreforts du Grand Caucase, leurs sommets encore enneigés dans ce mois d'avril précoce, blancs et impossibles au-dessus des nuages.

JB regardait le paysage. Il pensait à ce qu'il avait trouvé ce matin sur son téléphone. Un père mort. Une fortune effacée. Un homme qui avait reconstruit quelque chose en silence et l'avait ensuite transformé en quelque chose que le monde entier regardait sans comprendre.

Il pensait à l'homme dans le café, mangeant son khachapuri seul.

— Fogg.

— Oui.

— Pourquoi t'as dit oui à la journaliste géorgienne ?

Silence. Le train filait.

— Je te l'ai dit.

— La valeur documentaire. Oui. Mais t'aurais pu dire non aussi. T'avais une raison de dire oui à elle et pas aux autres.

Fogg regarda par la fenêtre. Les vignes défilaient, puis s'aplatissaient en broussailles dorées à mesure que le train prenait de l'altitude avant de redescendre vers les plaines de Kakhétie.

— Il y a quelque chose dans les gens qui posent de bonnes questions, dit-il, qui mérite qu'on leur réponde.

— Et c'était une bonne question ? Vous voyez quoi, exactement ?

— C'était la seule vraie question de la matinée.

Le silence dura. Les collines géorgiennes s'aplatissaient progressivement. Les broussailles laissaient place à une steppe plus sèche, plus minérale. L'Azerbaïdjan était à quelques heures. La mer Caspienne après ça. Et ensuite l'Asie centrale — un mot qui signifiait encore quelque chose d'abstrait pour JB, un nom sur une carte, pas un endroit avec des odeurs et des visages et des gens qui battent leurs tapis depuis leurs balcons le matin.

— Tu cherchais quelque chose sur moi ce matin, dit Fogg.

Ce n'était pas une question.

JB ne répondit pas immédiatement. Il regarda le paysage.

— Oui.

— Et ?

— J'ai trouvé presque rien.

Fogg ne dit rien. Il ne se retourna pas. Ses yeux restèrent sur les collines qui défilaient, les sommets neigeux qui reculaient vers l'horizon.

Puis :

— On ne traverse pas le monde, JB.

JB attendit.

— On traverse soi-même.

Le silence dura. Le train ne ralentit pas. Le paysage continuait de défiler.

JB ne répondit pas. Il n'y avait pas de réponse — ou plutôt, la réponse n'existait pas encore, n'était pas encore formée, était quelque chose qui demanderait tout le reste du voyage pour prendre une forme reconnaissable. Peut-être même plus que le voyage. Peut-être que certaines réponses prenaient une vie entière.

Il prit sa caméra. Il la posa sur la tablette, objectif vers la fenêtre, sans appuyer sur REC.

Il regarda défiler les derniers versants géorgiens.

Le compteur tourne.

LE COMPTEUR TOURNE
J+5 / 80 — Distance parcourue depuis Paris : 3 847 km
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Live record du jour : 1 847 203 spectateurs simultanés
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#80JoursSansAiles : Trending mondial numéro 2
Prochaine étape : Bakou — Mer Caspienne
Fin du Chapitre 6
À suivre — Chapitre 7 : Bakou, les Tours de Feu
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