Extrait gratuit — Chapitre 2
Le Tour du Monde en 80 Jours — Novelia 2026

L'Eurostar

Jour J+1 — Paris → Londres

~3 400 mots~13 min de lecture
Chapitre 1 — Le PariChapitre 3 — Le Meridian Club
Jour J+1 — Paris → Londres
Abonnés @PhileasFogg_Official : 6,1 M → 7,9 M
Viewers live en ce moment : ████████░░ 800 K
Buzz : 🔥🔥🔥
I.

La Gare du Nord à sept heures quarante-cinq du matin ressemble à tout le monde et à personne.

JB l'avait filmée cent fois — pour des projets universitaires, pour des clips de musiciens montmartrois, pour un micro-doc sur les sans-papiers qui dormaient sous la marquise côté banlieue. Il croyait la connaître. Mais là, avec vingt kilos de matos sur le dos, un trépied coincé sous le bras gauche et un homme dont il ne savait quasi rien marchant trois pas devant lui à exactement trois pas, la gare avait une texture différente. Plus grande. Plus réelle. Comme si la focale avait brusquement changé.

— Quai 14, dit Fogg sans se retourner.

Pas une question. Pas une information. Juste un fait, prononcé à voix normale dans le flux des voyageurs, aussi naturellement qu'un navigateur nomme un cap.

JB vérifia son téléphone. L'application Eurostar confirmait : Quai 14, départ 8h03 pour Londres St Pancras. Il était 7h46. Il restait dix-sept minutes.

📲 @PhileasFogg_Official
[LIVE] Gare du Nord. J+1. 800K regardent en ce moment.
On part. 🌐 #80JoursSansAiles
📍 GeoProof ✅ | 07:46:12 CEST
♻ 14,7K ❤ 89K

Dans le flux du live — diffusé depuis la caméra de poitrine de JB, un petit boîtier noir à peine visible sous la veste — la gare défilait. Les commentaires tombaient à une cadence que JB n'avait jamais vue de sa vie.

lol y'a vraiment 800k personnes qui regardent deux mecs marcher dans une gare

ALLEEEZ FOGG

quelqu'un a compté les pas il marche vraiment à vitesse constante ??

JB lisait en marchant, trébucha légèrement sur un seuil. La caméra tangua. Dans le chat, deux mille personnes écrivirent "LOL" simultanément.

Fogg ne se retourna pas.

L'Eurostar était une longue chenille argentée, immobile et parfaite. L'agent au contrôle des billets scanna les QR codes sans un mot. JB s'attendait à quelque chose — une tension, une solennité, le sentiment que cette ligne était une frontière symbolique. Il n'y avait que des gens qui trainaient leurs valises et regardaient leurs téléphones.

Ils montèrent dans la voiture 8. Fogg avait réservé deux sièges côté fenêtre, vis-à-vis, séparés par une tablette escamotable. Il posa son sac au-dessus avec une précision chirurgicale — deux centimètres du bord, aligné avec les côtés — et s'assit.

Il sortit un carnet.

JB s'arrêta de filmer.

Le carnet était petit, noir, à couverture cartonnée. Pas de logo. Pas d'étiquette. Fogg l'ouvrit à une page marquée par un élastique et commença à lire. Sa main gauche tenait le carnet. Sa main droite était à plat sur la tablette, immobile, comme oubliée.

JB prit une photo au téléphone. Pas pour le live. Pour lui.

Il s'assit en face.

— C'est quoi, dans le carnet ?

Fogg leva les yeux. Pas de surprise dans le regard — plutôt la politesse d'un homme qui connaît la réponse à la question et juge que la réponse mérite d'être donnée.

— L'itinéraire complet. Les connexions. Les marges.

— En papier ?

— En papier.

— Et si tu perds le carnet ?

— Je ne perds pas les carnets.

JB regarda la fenêtre. Le quai glissait lentement vers l'arrière. 8h03, heure pile.

II.

Le train traversa la banlieue nord à cent quarante kilomètres par heure. Les pavillons, les entrepôts, les pylônes électriques. JB filmait distraitement — la fenêtre, Fogg de profil, le carnet qu'il ne pouvait pas lire. Il cherchait l'angle. Pas le bon angle pour le live, pas le bon angle pour plaire aux 800 000 personnes qui regardaient en ce moment une vue de banlieue parisienne. Le vrai angle. Celui qui dirait quelque chose.

Il finit par le trouver.

Fogg lisait son carnet avec la même concentration qu'un chirurgien examine une radio. Pas d'anxiété. Pas de révision nerveuse. Une simple vérification — comme on vérifie qu'une porte est bien fermée, pas parce qu'on en doute, mais parce que c'est la méthode. Sur la tablette, son téléphone était posé face visible. Pas d'écran tactile actif. Pas de notifications. Juste l'heure : 08h17.

JB pointa discrètement sa caméra.

— Je peux te poser des questions pour le live ?

— Si tu veux.

— Les gens veulent savoir ce qu'il y a dans le carnet.

— Des horaires. Des noms de gares. Des numéros de quai. Des durées de correspondance.

— Rien de… personnel ?

Un silence. Fogg tourna une page.

— Non.

JB laissa la caméra tourner encore trois secondes, puis la baissa. Dans le chat du live, quelqu'un avait écrit :

il a dit "non" comme si ça prenait 0,4 secondes de réponse dans sa tête lmao

Deux mille cœurs sur le commentaire.

JB sourit malgré lui.

📲 @PhileasFogg_Official
[Live] Sous le tunnel. Signal Starlink.
Connexion maintenue. Proof of Position à venir à +12h.
#80JoursSansAiles 🌊
♻ 8,2K ❤ 54K

Ils entrèrent dans le tunnel à 9h02.

La lumière du jour disparut. Les parois de béton gris défilèrent à deux cent quatre-vingts kilomètres par heure. Quelqu'un dans le wagon toussota. Un enfant, deux rangées derrière, dit à sa mère qu'il avait peur du noir. La mère dit que c'était normal.

JB tira le micro de sa poche — un petit Rode Wireless, clip facile. Il le tendit vers Fogg.

— Question directe. On est sous la Manche là. Trente-huit kilomètres de roche et d'eau au-dessus de nous. Et toi tu vas faire le tour du monde comme ça. T'as pas peur ?

Fogg ferma le carnet. Il regarda JB avec une attention inhabituelle — pas froide, pas calculatrice. Simplement entière.

— La peur est une réponse à une menace perçue. Je n'ai pas identifié de menace.

— Le monde entier qui te regarde ? Les dix millions de livres ? Le fait que t'as pas de plan B ?

— Il y a un plan B, dit Fogg calmement. Et un plan C. Et plusieurs plans D.

— Dans le carnet ?

— Dans le carnet.

JB baissa le micro. Il n'avait pas prévu la suite de la question, et maintenant il avait quelque chose de plus intéressant : le silence après la réponse. Fogg qui regardait à nouveau par la fenêtre noire, où il ne se passait strictement rien, avec la même sérénité qu'il aurait regardé un coucher de soleil.

JB filmait ça. L'absence de paysage et l'homme qui la regardait sans ciller.

Dans vingt-quatre heures, ce plan-séquence de quarante secondes allait faire quarante millions de vues. Le commentaire le plus partagé serait : "L'homme qui a autant peur que le béton."

Mais JB ne le savait pas encore.

III.

St Pancras International les accueillit avec une lumière de serre tropicale.

La verrière victorienne — fer et verre rouge rouille — filtrait un soleil de milieu de matinée qui, en ce 17 avril 2026, n'avait aucune raison d'être aussi chaud. JB sortit du train et sentit immédiatement la différence : quinze degrés de plus qu'à Paris, une chaleur sèche et inhabituelle pour la saison, comme si Londres avait décidé unilatéralement d'avancer le mois d'août.

— Il fait combien, là ?

— Vingt-neuf degrés, dit Fogg. Anomalie de +7,4°C par rapport à la normale saisonnière pour cette date. La canicule précoce du printemps 2026 touche le Royaume-Uni depuis dix jours.

Il dit ça en regardant sa montre. Puis il rangea le carnet dans sa veste intérieure et se mit en marche.

📳 NOTIFICATION — @GeoProof_Official
✅ Proof of Position validée
Phileas Fogg | St Pancras International, Londres
17 avr. 2026 | 10h09 BST
Hash blockchain : 0x7f3a...c219
Prochain check-in obligatoire avant 22h09 BST

Fogg s'arrêta devant un café, au fond de la grande nef. Un Costa Coffee, logo rouge, trois personnes dans la file. Il s'y mit.

JB resta en retrait. Il filmait la gare — les gens qui regardaient leur téléphone, un enfant qui courait vers une fontaine, une femme qui pleurait tranquillement sur un banc avec un sac à dos à ses pieds, peut-être quelqu'un qui arrivait, peut-être quelqu'un qui partait. La matière humaine de St Pancras un jeudi matin d'avril, quand la ville est encore à la fois étrangère et familière.

C'est ce que je veux filmer, pensa-t-il. Pas Fogg. Ça.

Mais c'est Fogg que les gens voulaient voir.

Fogg revint avec deux tasses. Il en posa une devant JB sans demander s'il voulait du café.

JB prit la tasse. Earl Grey. Il n'avait rien dit.

— Comment tu savais que je voulais du thé ?

— Tu n'as pas demandé de café ce matin à Paris. Les gens qui évitent le café en voyage évitent généralement la déshydratation. Earl Grey contient moins de caféine.

JB but une gorgée. C'était exactement ce qu'il fallait.

— T'es flippant, tu sais.

— On me l'a déjà dit.

Fogg sortit le carnet. Il avait quatre heures.

IV.

JB était en train de visionner les rushs du tunnel quand la notification apparut.

Pas celle de Fogg. Celle d'Iris Fix.

🧵 @skeptic_iris — Thread (1/11)
Voici pourquoi le « pari » de Fogg est une construction marketing.
Un thread sourcé. 🔽
(1/11) Fogg annonce un pari « spontané » à 22h47. Mais les contrats de sponsoring
avec Eurostar NextGen, Rolex et GeoProof ont été signés au moins 6 semaines avant.
Les documents sont publics. Sources en annexe.
(2/11) Les règles du pari ont été rédigées par le cabinet juridique Harrington & Cole
(Londres). Trois semaines avant l'annonce. Pourquoi rédiger des règles pour un pari
« lancé sous le coup de l'impulsion » ?
(3/11) La « provocation » d'Iris Fix lors de la table ronde d'Explore — qui aurait
« déclenché » le pari — était dans le programme de la conférence. Fogg était présent.
Il avait lu le programme. La question n'était pas spontanée. La réponse non plus.
(4/11) GeoProof, « partenaire technique » du pari, est co-détenu à 12% par un fonds
d'investissement qui possède également 3,4% de @PhileasFogg_Official Media Group.
Vérifier l'intégrité d'un voyage pour en toucher les dividendes.
(5/11) Ce n'est pas un pari. C'est un produit. Un format de contenu déguisé en
aventure. Avec un budget de production, des partenaires, un contrat d'exclusivité
NovaCast, et des CGU qui protègent Fogg en cas d'« abandon involontaire ».
...
(11/11) Fogg n'est pas un aventurier. C'est un PDG de start-up qui a trouvé un
angle de communication. Et vous, vous financez son prochain fonds en regardant.
C'est votre droit. Mais sachez ce que vous regardez.
— @skeptic_iris | Substack : thefix.news

JB reposa le téléphone.

Il regarda Fogg de l'autre côté de la table. Fogg avait le carnet ouvert, un stylo à la main — un vrai stylo, à encre bleue, pas un stylet. Il traçait quelque chose. Une ligne, probablement. Un horaire. Une marge.

— T'as vu le thread d'Iris Fix ?

Fogg ne leva pas les yeux.

— Oui.

— Et ?

Un silence. Le stylo continua de tracer. Fogg tourna une page.

— Et rien.

JB ouvrit la bouche. La referma. Regarda à nouveau le thread — 14 000 retweets en quarante minutes, le chiffre montait en temps réel, les réponses étaient partagées à peu près également entre elle a raison, jalousie professionnelle, et j'attends les preuves.

— Ça va faire du mal quand même, dit JB. 14K RT en moins d'une heure.

— Les gens qui lisent ce thread le lisaient déjà avant de le lire, dit Fogg.

JB fronça les sourcils.

— Ça veut dire quoi ?

— Ceux qui veulent y croire y croiront. Ceux qui ne veulent pas y croire n'y croiront pas. Aucune réponse de ma part ne changera ce ratio de manière significative. Répondre coûte du temps. Ne pas répondre ne coûte rien.

Il ferma le carnet.

— Le train part dans deux heures et demie.

JB reprit son téléphone. Il relut le thread une deuxième fois, plus lentement. Les arguments d'Iris Fix étaient sourcés, précis, factuels. Pas une attaque personnelle — une dissection. Et il n'avait pas tort de trouver ça troublant : les contrats signés six semaines avant, c'était vrai, il avait lui-même signé le sien dix jours avant l'annonce.

Mais est-ce que ça change quelque chose ?

Il pensa à ce que Fogg lui avait dit la nuit du recrutement, dans l'appartement de la Rue de la Paix : "Je n'ai pas besoin que le voyage soit non préparé. J'ai besoin qu'il soit réel."

Est-ce que c'était réel ?

Il ne savait pas encore.

V.

À midi trente, Fogg se leva.

Il avait mangé — un sandwich au poulet, commandé avec la même précision qu'il prenait chaque décision : en regardant le menu exactement sept secondes, en posant le doigt sur l'option choisie, en ne changeant pas d'avis. Il avait bu son café. Il avait vérifié trois fois les pages du carnet correspondant à Istanbul, à la connexion vers la Géorgie, aux marges de temps entre les trains.

JB l'avait filmé faire tout ça, sans l'interrompre, en se demandant si c'était intéressant ou juste bizarre.

Le live tournait en continu. 680 000 viewers désormais — un peu moins qu'à Paris, mais la courbe remontait depuis la publication du thread d'Iris Fix. Paradoxalement, la controverse drainait de l'audience.

@skeptic_iris n'a aucun intérêt à ce que Fogg s'arrête, pensa JB. Si Fogg s'arrête, plus de sujet.

Fogg ramassa son sac.

— On y va.

JB éteignit son thé, prit sa caméra, son trépied, son sac. Il avait eu exactement quatre heures à Londres — le temps d'une errance dans St Pancras, d'un thé, d'une discussion sur un thread, et d'un sandwich. Pas de visite. Pas de tourisme. Pas de moment pour regarder la ville par la fenêtre, voir ces façades victoriennes sous cette chaleur absurde.

Fogg marchait déjà.

JB courut presque pour le rejoindre.

— On va où, exactement ?

— King's Cross, puis train vers la gare internationale de Pancras. Le train pour Istanbul part de la plateforme 0A.

JB s'arrêta.

— Istanbul. Déjà.

— C'est le plan.

— Ça fait combien de temps de trajet ?

— Quarante-neuf heures. Avec les correspondances à Vienne et à Sofia.

JB regarda son téléphone. Ses TikToks des dernières heures avaient accumulé 2,3 millions de vues. Son compte Instagram avait gagné 44 000 abonnés depuis ce matin. Des marques avaient envoyé des DMs.

Il referma l'application.

Le quai sentait le métal chaud et l'huile de moteur. L'Orient Express NextGen — officiellement rebaptisé European Rail Prestige Service Istanbul Express, mais personne ne l'appelait comme ça — était une longue rame bleue et dorée, remise à neuf en 2024 avec des compartiments rénovés et une connexion Starlink intégrée. Il avait un peu l'air d'un musée sur rails.

Fogg trouva son compartiment en quarante secondes. Il déposa son sac, enleva sa veste, la posa sur le cintre intégré. Il s'assit côté fenêtre.

JB déposa ses affaires en vrac dans son propre compartiment — juste en face, de l'autre côté du couloir — et revint regarder Fogg depuis la porte ouverte.

Fogg avait déjà sorti le carnet.

Il l'ouvrit à la section Istanbul. Il lut une ligne, prit son stylo, fit une annotation minuscule dans la marge. Rangea le stylo. Regarda par la fenêtre le quai qui se vidait lentement.

Il était exactement là où il avait prévu d'être. À l'heure qu'il avait prévue. Dans le siège qu'il avait réservé.

Il n'avait pas l'air soulagé. Il n'avait pas l'air satisfait.

Il avait l'air d'être chez lui.

📲 @PhileasFogg_Official
[Live] Istanbul Express. Départ 15h12.
On ne s'arrête pas.
📍 GeoProof ✅ | King's Cross St Pancras, Londres | 14h57 BST
#80JoursSansAiles
♻ 22,1K ❤ 187K

JB regarda le quai disparaître lentement derrière la vitre.

Il prit son téléphone. Il avait un message non lu depuis vingt minutes — il l'avait vu mais pas ouvert, parce qu'il avait reconnu l'identifiant.

DM — @Jules_V_1828
« On n'arrive pas en traversant la Manche.
On repart. »

JB fixa le message. Il n'avait aucune idée de ce que ça voulait dire.

Le train prit de la vitesse.

Depuis le compartiment D, à l'autre extrémité de la voiture, Iris Fix posa son ordinateur sur la tablette et commença à taper le début de son deuxième article.

Elle avait regardé Fogg dans la gare — sa façon de commander un café, de ranger son sac, de ne pas répondre au thread. Elle avait regardé JB lire les onze tweets avec un visage où se disputaient la loyauté et le doute.

Elle avait tout noté.

Il y avait quelque chose d'intéressant ici. Quelque chose de plus intéressant qu'une fraude.

Elle ne savait pas encore quoi.

Elle continua à taper.

Le compteur tourne.

LE COMPTEUR TOURNE
J1 / 80 — Distance parcourue : 494 km — Distance restante : environ 27 000 km
Abonnés @PhileasFogg_Official : 7,9 M
Views cumulées thread @skeptic_iris : 4,1 M impressions
Fin du Chapitre 2
À suivre — Chapitre 3 : Le Meridian Club
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Paris. Istanbul. Le Pacifique. 26 chapitres et un twist final que Verne n'aurait pas osé.

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Chapitre 1 — Le PariChapitre 3 — Le Meridian Club